Fabrice Mulheim...

 

Fabrice Mulheim est un artiste contemporain, à l'oeuvre colorée et chatoyante, exposé notamment à la galerie Alibert, place des Vosges, à Paris.

Son oeuvre est très ludique, en témoigne ce texte, écrit pour lui...

 

Les toiles de Fabrice Mulheim explorent le monde de la création. Elle est là, frémissante : d'une foule, lèvres purpurines, les yeux cylindriques, se distingue le damier d'un corps, à moitié caché par une tête de biais, une femme au collier, ou à la collerette, surmonte des mains "écarquillées", d'autres êtres, bleus, roses, jaunes, verts, noirs... En réalité, si le cerne permet de délimiter des paumes ouvertes ou une étoile, la polychromie est sous-jacente, atténuée, comme griffée, emmêlée. L'on pense à ces palissades lessivées par le temps, ces murs graffités, où se devinent mille et un secrets...
Une mère à l'enfant, sobre, se découpe sur un fond extraordinairement fertile, dans des signes presque abstraits, pennes de flèches, taches d'ombres, et de lumières... tandis que des éléments d'ébène sont emblématiques de corps-point d'exclamation... à peine ébauchés, proposés, et pourtant tellement là. Bien sûr, le regard s'est d'abord laissé prendre au piège du personnage central, tendre, son enfant dans ses bras. Mais une circulation se diffuse... des traits se font écho, rotondités, axes, verticales, obliques et horizontales émouvantes, car dégagées de toute référence à la géométrie. Elles se contrebalancent, ici un gris, là un bouton d'or qui semble surgi par delà le frottement, pour mieux rehausser ces effleurements, ces frôlements de nuances, - imbriquées, noyées, en un brouillard poétique, des vapeurs, épaisseurs, et dans le même temps, fragiles... L'on n'ose toucher, de peur que les bruns et les ocres ne se détachent, révélant soudain des effluves et craquelures qui déséquilibreraient cette harmonie si réussie !
Cette oeuvre est à fouiller, dans les interstices, pour repérer exactement où chantent les lignes, et les histoires : chez Fabrice Mulheim, les toits sont les témoins nocturnes de hululements de loups, les antennes survolées par d'étranges astronefs bricolés : on les entend bourdonner, ces véhicules amusants, et à leur bord, un petit bonhomme, nargue l'aberration du discours officiel de quelques uns, qui osent clamer que la peinture serait morte !
Cette vigueur centrifuge nous conduit en un va-et-vient constant, - et centripète - de la construction d'ensemble à ses détails... une promenade, répétée, qui chaque fois nous enrichit, comme dans la rencontre avec ces individus doubles, dans la gémellité, ou le couple, aux couleurs froides, inversées, complémentaires, ces cyans et ces émeraudes, sur fond incandescent.

Ces dessins alimentent nos rêves : de l'enfance, la chanson Maman les p'tits bateaux ronronne à notre oreille, grâce à ce marin, son béret à pompon, tout rond, au dessus de deux pupilles polissonnes et d'une embouchure buccale empourprée... Rayures du béret, zébrures du polo... ce petit marin à joues écarlates séduit. Son navire, brossé à larges traits, naît de ces rencontres de lignes de force, pour former un joyeux drille, traînant son paquetage sous la nuit étoilée. Oui, toutes les anecdotes peuvent se combiner, dès lors que l'on se plonge dans cet univers de figuration ludique, opulente. Ont-il des jambes ? Sans doute, on les retrouve, ces matelots, accompagnés d'horizon, de bouées, de rivages : tout un paysage dans lequel le sujet s'inclut, et cette scène de genre... se propage sous nos yeux !
De même en va-t-il pour ce splendide autoportrait : que Fabrice Mulheim ne le nie pas, c'est lui ! La palette brandie, face au spectateur, les attaches de son tablier évoquent les touches d'huile ou d'acrylique, réparties sur celle-ci. Dans la contagion, s'arrondissent les arcs de la tapisserie, et les paupières, les joues, clin d'oeil aux limites de la toile, en arrière-plan, rectangulaire, bien amarrée sur son chevalet... répondant aux frontières du vêtement, ou aux brosses et couteaux, pinceaux, plus discrets, disposés dans leur bocal, sur un meuble aux pieds inscrits dans ce mouvement de verticalité : à cette composition recherchée, s'ajoute la distribution du blanc, du garance, du tournesol, délinéaments charbonneux... Oui, j'aime particulièrement cette oeuvre dans laquelle le peintre s'exhibe dans son acte créateur.
Les portraits abondent également : ni académiques, ni photographiques, évidemment, avec toute la dérision qu'il y a à représenter, au XXIe siècle. La restitution en pied, ou de trois-quarts, de ces ancêtres, familles ressemblantes ou non, fidèles, ou chargées, flattées, dans tous les cas, s'affirme volontairement déformée.
Ces personnages seuls sous les feux de la rampe, sont à l'occasion d'autres artistes : musiciens, comme ce violoniste dont le vêtement flamboyant se veut excentrique, pour mieux nous détourner de l'alto, si minuscule, entre les doigts-archets. La tête est si énorme, par antithèse, qu'elle contient toutes les notes... Une dame se presse, avec son étui, à côté d'un clarinettiste, et d'un piano : le concert n'a plus qu'à démarrer ! Ici deux flûtistes, surtout pas parallèles, l'un à crâne circulaire, l'instrument en biais, - superbe diagonale - , son acolyte, plus maigre, dans l'exiguïté, son fifre plus clair, presque en cravate sur son ventre, masse foncée, sourit à ce duo, violoncelliste ou contrebassiste. Les nez, les bras, les membres inférieurs... trouvent leur réponse dans la sphère des têtes, des "fraises", créent une caisse de résonance fort sympathique. Ondulations, ronflements, vibrations : le peintre module, fait rayonner les notes gaies, pas du tout par aplats, au contraire il accumule les juxtapositions, et de cette combustion chromatique, sourd l'équilibre !
Toutes les toiles de Fabrice Mulheim ne sont pas si réjouies, il ne faudrait pas se méprendre ! Ce cou malingre, sur cet ovale dénué de toute expression : c'est un portrait pour le moins sérieux... qui sous-tend, en arrière-plan, ce visage sans buste, coiffé de jade, et des reflets, à demi-effacés, par les souvenirs, l'oubli... Ce canevas mystérieux laisse soupçonner d'autres présences, les occulte, les gomme, les couvre...
Ils sont légion, ces seins tels des prunelles et ces boutonnières comme des nez, de face et de profil, ces musiciens, - dotés d'un saxophone, d'un bandonéon - , populaires et radieux, ou ces lecteurs tenant un livre, à moins qu'ils ne soient choristes, avec leur partition, en un magma fort, dans la juxtaposition, une pâte bien pleine, dense, - accords dans lesquels les métamorphoses sont autorisées !
L'humour n'est pas absent de ce travail : ainsi de ce couple, la matrone écrasant dans le recoin le plus retiré son époux au chapeau et au costume... de deuil ou de jeune marié ? Le sac à main de la belle, minuscule, institue un écho au graphisme de la femme obèse, à l'embonpoint monstrueux, reprend les teintes de ses iris, les commissures, juste assez de Véronèse et de vermillon pour relever les craies, les noirs, les beiges... en un amalgame à la fois construit et libre, dans ses replis. L'artiste échafaude des tracés symboliques et légers, véritables renversements de gravité !
Se forgent des saynètes : deux personnages assis lèvent les bras : sont-ils au cinéma, dans un autobus ? Bouche bée... Sur une chaise, l'un se tourne, sombre, dans l'ombre rendue par du blanc, vers un quidam, derrière lui, de feu et de jaune d'or, - un masque, dans sa dissymétrie, et dans son corps, des parcelles de cadmium ouvrent une fenêtre, sur l'ailleurs... Vogue la fantaisie... à chacun de se raconter ses chimères, en s'abandonnant, porté par les vagues poétiquement suggérées par Fabrice Mulheim, en touches patiemment accumulées...
Apparaissent des animaux : ce chien, aux yeux bandés, ce chat, moustaches au vent, et qui louche si drôlement... ce bagnard, responsable de l'arête, et le tentateur, rouge, dans son aquarium... ce bouledogue interplanétaire, tout droit sorti d'une bande dessinée, propulsé par un bipale à hélices, tournoyant avec vivacité dans l'atmosphère : tout un programme, ce délire zoologique... !
Le traitement du fond est intéressant : par accumulations, frottages, il séduit immédiatement dans son instabilité très pleine... Les matières s'élaborent, par frictions, - comme poncées, surtout pas polies. Elles rappellent ces cloisons au badigeon écaillé, vieilli, duquel jaillissent des souvenirs, des formes suggestives, ces incisions qui amènent à rêver, depuis les reliefs inattendus...

J'apprécie ces mondes dans lesquels, par emboîtement, plusieurs espaces ressortent : tableaux dans le tableau, en une impressionnante mise en abyme. Dans ces rectangles inégaux, irréguliers, vivent, sans concurrence, au contraire en parfaite communion, ici un charmant bonhomme "black/white/black", là un personnage cobalt, une madone nue, une autre totalement "empoissonnée"... et les tables de multiplication, encore de l'anglais, "DOWN", des graffitis procédant par collage, des marques ésotériques, dénuées parfois de sens, si ce n'est là, dans ce rapport des traits et des couleurs...
Oui, c'est cela qui passionne, chez Fabrice Mulheim, cette capacité à gratter, comme on agit avec une allumette : c'est exactement ce qui se produit dans son oeuvre, il faut se faufiler dans ses raclures, fouiller, remuer, sans entamer la surface dessinée, et aussitôt la peinture s'enflamme !

 

Collection personnelle Anne Poiré